J’ai léché le déodorant d’une pute avec Kafka dans la tête

J’ai léché le déodorant d’une pute

Lui, c’est un curieux insecte.

Elle, à chaque fois qu’elle ferme les yeux, elle se voit cloîtrée dans une cellule hideuse digne d’un nid de cafards.

Lui, il a le visage ensanglanté.

Lui, c’est l’Homme.
Elle, c’est la Pute.

Entre les deux, il y a un parcours qui laisse voir la nuit sous plusieurs angles ainsi que des lieux de croisements mal éclairés. Une chambre, un bar, un mur extérieur, une rue, un club de strip-tease, un appartement…

L’Homme a un exemplaire du Journal de Kafka dans la poche. Il sait se laver, faire sa lessive, tenir son appartement propre. Il a appris à ramper au sol.

Elle, c’est un corps anesthésié qui hurle le nom de son dealer-maquereau à tout va. Elle incarne le versant du trou de la mémoire. Lui, au contraire, il égrène des souvenirs comme s’il composait son propre journal intime.

Elle, elle possède une robe blanche qui sert de fil rouge.
Quand elle la porte, on dirait une nymphe ahurie.

J’ai léché le déodorant d’une pute avec Kafka dans la tête résulte d’un désir initial de parcourir des espaces et des textes divergents où les territoires entrelacés de la violence et du poétique seraient des places-fortes faites de paradoxes et de lieux communs.

Il s’agit d’une pièce composée. Au centre se trouve la courte pièce de Jim Cartwright, « I licked a Slag’s Deodorant » (littéralement : J’ai léché le déodorant d’une pute) publiée en 1986 aux éditions Royal Court. Puis, de fil en aiguille, et parce que certaines références dans la pièce l’autorisent, de nombreux extraits de textes de Franz Kafka se sont immiscés, telle une interruption permanente dans la pièce de Cartwright. Puis c’est l’écriture d’Elé Madell qui entre en jeu, égrène des images, crée des transitions reliant le violent au poétique.

L’univers est fracassé. D’abord, des niveaux de langage se heurtent. Des lieux se multiplient. Deux êtres qui peinent à briller entrent, s’exhibent et cheminent petit à petit de la boue à la lumière. Un Homme. Une Pute. Chacun apparaîtra comme le reflet de l’Autre avec tout ce que cela implique à des niveaux de reconnaissance et de dénégation.

L’Homme et la Pute, sans jamais dialoguer, vont s’envoyer des bribes de monologues à la figure. Comme dans une émission de télé-réalité, chacun sera libre de ne pas enjoliver sa confession intime, ou de faire de son inconscient une succession de sous-titres plus ou moins décalés par rapport à l’image en cours. Soumis à des « décrochages » avec la réalité, ils vont errer aussi bien dans leurs rêveries que dans leurs peaux.

Loin d’être une œuvre noire, cette pièce met an avant des processus de mises en mouvement.

C’est dans cette nuit qui s’éclaire en pointillés que va s’opérer une osmose improbable, une sorte d’échange de vœux répondant à la furieuse envie de Kafka d’épouser, de correspondre avec.

Ce lundi 27 janvier 2020 à 15h

Lecture réservée aux professionnels

J’ai léché le déodorant d’une pute